Depuis le 30 avril 2025, une loi française a bouleversé le calendrier de reporting extra-financier de centaines d’entreprises. Certaines se croient dispensées de leurs obligations alors qu’elles y restent soumises. Les nouveaux enjeux de la responsabilité sociale pour les entreprises françaises ne se résument plus à publier un rapport annuel : ils touchent désormais la chaîne de sous-traitance, le dialogue social et la capacité à documenter chaque engagement.
CSRD et loi du 30 avril 2025 : ce qui change concrètement pour les entreprises françaises
Vous avez entendu parler du « paquet Omnibus » européen ? Ce mécanisme a relevé les seuils d’application de la directive CSRD à plus de 1 000 salariés et plus de 450 millions d’euros de chiffre d’affaires net. Le reporting de durabilité est aussi décalé à l’exercice 2027 pour les grandes entreprises qui n’étaient pas encore dans le champ.
En France, la loi n° 2025-391 du 30 avril 2025 a transposé ce décalage. Les vagues 2 et 3 de reporting sont repoussées. Les entreprises déjà soumises (vague 1) restent tenues de publier leurs rapports sur les exercices 2025 et 2026.
Le piège, documenté par plusieurs experts, est le suivant : certaines entreprises pensent à tort être sorties du champ CSRD à cause du relèvement des seuils. En réalité, celles de la vague 1 conservent leurs obligations intactes. Une confusion sur ce point expose à des manquements réglementaires, avec les sanctions associées.

Obligation de bilan GES et reporting CSRD : l’articulation que peu d’entreprises maîtrisent
La même loi du 30 avril 2025 a créé une passerelle entre deux dispositifs jusqu’ici séparés : le bilan des émissions de gaz à effet de serre (BEGES), prévu par le code de l’environnement, et le rapport de durabilité CSRD.
Pour les entreprises soumises à la CSRD, le rapport de durabilité vaut désormais bilan GES, à condition d’en respecter le périmètre et la méthodologie. Cela évite un double reporting, mais impose de vérifier que le volet climat du rapport CSRD couvre bien les scopes requis par la réglementation française.
Les sociétés qui ne relèvent pas de la CSRD restent soumises au BEGES classique dès lors qu’elles dépassent les seuils nationaux. L’enjeu pratique pour les directions RSE : identifier précisément dans quel régime leur entreprise se situe, pour ne produire ni trop ni trop peu de documents.
Quelles vérifications mener en priorité
- Confirmer si l’entreprise relève de la vague 1 CSRD (obligations maintenues sur 2025-2026) ou des vagues suivantes (décalées à 2027).
- Vérifier que le rapport de durabilité couvre les trois scopes d’émissions exigés par le BEGES, faute de quoi un bilan GES séparé reste nécessaire.
- Anticiper la collecte de données auprès des filiales et sous-traitants, car le périmètre consolidé est souvent source de retards.
Devoir de vigilance en France : la responsabilité sociale étendue à toute la chaîne de valeur
La responsabilité sociale des entreprises françaises ne s’arrête plus aux murs de l’usine ou du siège. La directive européenne CSDDD (Corporate Sustainability Due Diligence) et la loi française sur le devoir de vigilance imposent aux grandes sociétés de cartographier les risques sociaux et environnementaux chez leurs fournisseurs et sous-traitants.
Pourquoi ce sujet monte en puissance ? Parce que la CSDDD a élargi le périmètre aux partenaires commerciaux indirects, ce qui oblige à remonter plus loin dans la chaîne d’approvisionnement. Un donneur d’ordres peut être tenu responsable d’un manquement survenu chez un fournisseur de rang 2 ou 3.
Les plans de vigilance publiés par les entreprises concernées doivent identifier les risques concrets (travail forcé, pollution des sols, atteintes à la santé des salariés) et décrire les mesures de prévention mises en place. Un plan vague ou purement déclaratif ne protège plus juridiquement.
Ce que la directive CSDDD change par rapport au droit français existant
La loi française de 2017 sur le devoir de vigilance ciblait les sociétés de plus de 5 000 salariés en France. La CSDDD européenne introduit des seuils et des mécanismes de contrôle distincts, ce qui crée un double cadre juridique à articuler pour les entreprises françaises.
Les directions juridiques doivent désormais croiser deux textes, deux calendriers et deux logiques de sanctions. L’enjeu n’est pas seulement la conformité, mais la capacité à prouver, pièces à l’appui, que les risques ont été évalués et traités.

Responsabilité sociale et dialogue avec les salariés : le volet souvent sous-estimé
Les obligations de reporting et de vigilance accaparent l’attention des directions générales. Le volet social interne passe parfois au second plan, alors qu’il conditionne la crédibilité de toute démarche RSE.
Un rapport de durabilité CSRD inclut des indicateurs sur les conditions de travail, l’égalité de traitement, la formation et la santé au travail. Ces données sociales sont auditées au même titre que les données environnementales. Les entreprises qui collectaient ces informations de façon informelle doivent structurer leur processus.
Le dialogue avec les représentants du personnel prend une dimension nouvelle : les comités sociaux et économiques (CSE) peuvent demander des explications sur les indicateurs publiés dans le rapport de durabilité. Ignorer ces demandes affaiblit la démarche et alimente la défiance.
- Structurer la collecte des indicateurs sociaux (absentéisme, écarts de rémunération, heures de formation) en amont du reporting.
- Associer les représentants du personnel à la définition des priorités sociales intégrées au rapport.
- Documenter les actions correctives engagées suite aux écarts constatés, pour démontrer une progression réelle.
La responsabilité sociale des entreprises françaises se joue désormais sur trois fronts simultanés : un reporting de durabilité dont le calendrier reste mouvant, un devoir de vigilance élargi à la chaîne de valeur, et des engagements sociaux internes soumis à audit. Les directions qui traitent ces sujets en silos prennent un risque réglementaire et réputationnel. Celles qui les articulent dans une gouvernance unifiée transforment la contrainte en avantage compétitif mesurable.

